
Deux branches du même érable, un seul arbre qui a fini par vivre sans sa mère. L'automne où j'ai voulu comparer deux façons de faire naître un arbre par marcottage aérien, j'ai posé un manchon de sphaigne sur l'une et laissé Alban enfermer l'autre dans un pot fendu rempli de son substrat en surplus. Ce n'est pas que l'une des deux méthodes soit ratée. C'est qu'elles demandent un tempérament différent, et c'est cette différence-là que je veux poser ici, branche par branche, plutôt que de prétendre qu'il n'existe qu'une seule bonne façon de multiplier un bonsai.
Le manchon de sphaigne, la méthode que je connais le mieux
Pour la branche au manchon, j'ai ressorti les mêmes outils dont je parlais en évoquant comment choisir les bons outils pour débuter le bonsai avec douceur : un scalpel bien affûté, de la sphaigne trempée depuis la veille, du plastique transparent et du raphia. Le principe du marcottage tient en une phrase, même si l'exécuter demande une main sûre : blesser l'écorce sur une bande assez large pour que la branche ne puisse pas refermer la plaie toute seule en quelques jours. J'ai tracé deux traits à la pointe du scalpel, retiré l'anneau d'écorce, puis gratté jusqu'au cambium, cette couche qu'on sent plus qu'on ne la voit.
Ensuite vient la partie la plus simple sur le papier et la plus délicate en pratique : presser la sphaigne humide autour de la plaie, l'envelopper dans le plastique transparent, serrer aux deux bouts avec le raphia, puis ajouter une couche de plastique noir par-dessus pour garder l'obscurité que les racines semblent préférer. Le transparent reste dessous, pour qu'on puisse soulever le noir de temps en temps sans tout défaire.
Un pot plutôt qu'un manchon
Alban, du club bonsaï du chef-lieu, procède autrement. Quand il vient voir mes arbres, il arrive presque toujours avec un sac de substrat qu'il a en trop, et c'est ce même substrat qu'il utilise pour sa variante du marcottage. Au lieu du manchon, il fixe autour de la branche un petit pot en plastique fendu sur le côté, refermé après coup avec du fil, et rempli du même mélange qu'il mettrait dans un pot de culture classique. L'anneau d'écorce se fait de la même façon dessous ; c'est seulement ce qui l'entoure qui change.
La différence ne se voit pas tout de suite. Elle se voit surtout dans la façon dont chaque méthode vieillit au fil des semaines chaudes.
La sphaigne s'assèche vite, le pot retient l'humidité plus longtemps
Un manchon de sphaigne, même bien enveloppé, perd son eau en plein soleil. Il m'est arrivé plus d'une fois de glisser une seringue d'eau de pluie sous le plastique les jours les plus chauds, simplement parce que la mousse commençait à sentir sèche sous les doigts. Le pot fendu d'Alban, lui, se comporte davantage comme n'importe quel pot de bonsai : le substrat garde l'humidité plus longtemps, et il suffit d'un arrosage régulier, pas d'une surveillance au quotidien. J'en parlais déjà dans mes débuts avec l'entretien de l'érable du japon bonsai en pot : un substrat bien choisi pardonne beaucoup plus qu'une mousse à l'air libre.
Suzette, une lectrice qui m'envoie souvent des photos un peu floues de ses feuilles qui jaunissent, m'a écrit un jour pour me demander si c'était grave de voir une branche marcottée perdre ses couleurs avant l'heure. Je me souviens très bien d'un premier automne où, sur une branche en manchon, trois feuilles avaient viré au jaune presque en même temps, sans que les racines dessous ne soient pour autant en danger. C'est surtout le signe qu'elles vivent déjà un peu moins de la sève de la mère, et un peu plus des leurs.
Multiplication du bonsai et entretien débutant : ce que chaque méthode demande vraiment
Voir les racines à travers le plastique transparent du manchon reste un vrai avantage pour qui débute cette multiplication : on soulève le plastique noir, on jette un œil, on referme, sans jamais toucher à la plaie elle-même. Le pot fendu ne donne pas ce luxe. Il faut faire confiance au temps et accepter de ne rien voir avant le jour où l'on décide de séparer la branche.
Aux Jardins du Château de Villandry, où je suis allée un dimanche, les charmilles et les buis sont taillés au carré sans qu'on ait jamais besoin d'attendre de voir une seule racine : c'est une autre discipline, celle du geste immédiat plutôt que de l'attente invisible. Le marcottage, lui, ne pardonne pas l'impatience. Qu'on choisisse la sphaigne ou le pot, il faut laisser la branche vivre encore plusieurs mois accrochée à sa mère avant d'espérer la séparer sans risque.
Choisir sa méthode selon son érable et son emploi du temps
Sur les deux branches de cet automne-là, celle en manchon a donné le plus de racines visibles, et c'est elle que j'ai finalement séparée, un matin où l'air commençait déjà à fraîchir. J'ai coupé sous le manchon à la scie fine, retiré le plastique, découvert un chevelu racinaire serré autour de la sphaigne, et installé ce nouvel arbre dans un pot de culture avec un mélange drainant, en prenant garde à ces racines neuves, encore cassantes. Celle d'Alban, dans son pot fendu, avait moins avancé ; je l'ai laissée encore une saison avant d'y toucher.
Si je devais résumer ce que je retiens pour qui débute : prenez le manchon de sphaigne si vous passez devant votre arbre tous les jours et que vous aimez voir où en sont les racines ; prenez le pot fendu si votre érable est en plein soleil, si vous partez souvent, ou si l'idée de recharger une seringue d'eau chaque jour chaud vous décourage d'avance. Les deux marchent. Aucune des deux ne pardonne si on sépare la branche trop tôt.
Le marcottage aérien fonctionne aussi bien sur une azalée que sur un érable, même si j'avais noté des différences dans mes notes sur l'entretien d'une azalée bonsai et sa floraison. À côté, mes herbes aromatiques en pot ont fini dévorées par les limaces cette année-là, preuve qu'il suffit de baisser la garde un instant pour tout perdre. Sur l'érable, rien de tel : juste une observation attentive du cambium quand on gratte, un peu de mousse ou de terre selon la méthode choisie, et la question de savoir laquelle des deux branches tiendra le mieux une fois détachée de sa mère.